Ultranawak, mon premier ultra: traversée de Chartreuse hivernale en solitaire

Mon premier ultra: en solitaire, en grande partie de nuit, en partie dans la neige... "ultranawak"

Intro

ça fait quelques temps que j'y pense, à cette traversée de chartreuse. Grenoble - Chambéry. J'avais avorté une tentative de traversée en novembre dernier. C'était sur un coup de tête, ça n'allait pas, pour des raisons perso sur lesquelles je ne m'étendrais pas, et j'avais besoin de prendre l'air. J'accumulais fatigue et micro blessures, et de grosses erreurs de précipitation (coupe vent tombé du sac avant de partir, semelles pas adaptées aux nouvelles chaussures...) m'ont étés vite fatales sur cette première tentative.

La chartreuse, c'est mon spot de jeu, facilement accessible en TER pour moi qui ne conduit pas. Grenoble - Le habert de Chamechaude, je connais les yeux fermés. J'ai passé 3 nuits au habert en ce début d'année 2015. La dernière fois il y a trois semaines, et j'ai une assez bonne idée des conditions sur cette portion. Le reste, c'est un peu plus l'inconnu. Et je me doute que ça va même être carrément galère à certains endroits. Mais je verrais. Je n'en parle pas trop, je n'organise pas de off, ça sera pour une prochaine fois, quand je serai sur des conditions.

Mais j'ai envie d'y aller, et puis au pire je redescendrais dans la vallée, je prendrais la route... Spoiler: c'est ce que j'ai fait.

La veille

Super important, l'alimentation d'avant ultra. Je lis de ça partout, même running40 ressort des vieilles vidéos de kiki de la montagna qui bouffe des gélules, des gels, des boissons et autres gateaux du sport pour être au top level. Alors du coup, je m'y intéresse, et je tombe sur un blog ou un forum je ne sais plus, où un coach sportif inconnu au bataillon mais qui dit gagner souvent des jambons dans les courses de village fait une super explication scientifique sur comment ça marche tout ça. C'est con, j'ai plus le lien, mais en gros, ce que j'ai retenu, c'est qu'en ultra, on tappe dans les graisses. Faut donc des lipides, le sucre ça sert à rien. Ben c'est exactement ce que je raconte à une collègue depuis des mois, elle qui rigole à chaque fois "je vais te ramener des sucrettes pour pas que tu fasse une hypoglycémie".

Bon, des lipides. Donc un magret de canard entier et 5 patates qui trempent dans le gras du caneton, ça devrait être pas mal. Mais là, du coup, j'ai pas su dire non au vin rouge...

Le départ

Aucune personnalité du côté de l'orga. ça copie la Barkley: quand le mec qui décide tout décide que c'est le moment, il souffle un coup de trompette, et tu dois être parti dans l'heure. Là c'était vers 12h, soit de quoi sortir de la gare de Grenoble vers 14h, pile poil le moment pour profiter du ciel qui se couvre.

Je me mets en route un peu vite, j'ai envie de bananer un peu, et puis ça fait du bien de porter que 5/6kg. Certes ça fait lourd pour du trail, mais je suis parti avec un peu de fringues, de bouffe et de boisson, parce que bon, en solitaire en montagne de nuit un 28 mars, il peut s'en passer des choses, théoriquement. Mais c'est foutrement léger par rapport à mes dernières sorties dans le coin, qui étaient plus typées rando/dodow au habert, voir avec un split accroché sur le sac (avec les patates et le rebloch' pour cuisiner dans la cheminée du habert, les 20kg doivent être là sans souci).

Hophophop, la bastille, mont Jalla, aller que je redescends vers le col de vence...

Je me suis proposé il y a quelques jours comme bénévole pour l'UT4M, 1 semaine avant l'échappée Belle que je prépare, et je crois bien que je fais là une partie du parcours de chartreuse. La montée au fort St Eynart est totalement déneigée. Je ne suis pas surpris, il y a 3 semaines j'avais déchaussé les crampons au premier tiers de la descente. Là haut, c'est gris, mais il y a encore un peu de neige. De la bonne neigasse bien croutée, bien damée par les pas. Chouette ! J'adore courir sur la neige.

Les premiers kilos

Elle n'est pas de qualité et dans le sous bois, le long de la crête pour descendre vers le Sappey, c'est assez inégal. Plus de neige, de la bouillasse, de la croucroute entre deux rochers... Mais c'est super plaisant, car c'est du bon petit single qui alterne sol meuble (le bois est semi résineux) et passages un peu plus techniques, caillouteux (léger mais c'est bien pour s'échauffer ;-)). La forme est pas vraiment au rendez vous, mais ça va venir.

J'arrive rapidement au haut des pistes de ski du Sappey. Elles étaient fermées il y a 3 semaines... La neige est toujours là, mais la fonte a bien modifiée la consistance. C'est un peu sousoupe par dessus de la croucroute, mais bien moins cassant que la dernière fois. Pas envie de me déglinguer au km 11, j'y vais prudemment mais dré dans le pentu. C'est du bon fun !

Une fois en bas, ni une ni deux je me retrouve de nouveau dré dans le pentu, mais en montée cette fois, direction le habert de Chamechaude. J'aime beaucoup ce chemin, surtout l'hiver. C'est court, mais ça grimpe fort, et l'atmosphere est plus agréable que la montée au St Eynart. Je ne saurais dire pourquoi, en fait, mais c'est mon ressenti. Peut être parce qu'il y a le habert au bout. Parce que c'est la vrai montagne à partir d'ici, alors que le St Eynart est si proche de la ville ?

Le temps se dégeulacifie pendant la montée, et vite je sens qu'il est raisonnable de sortir le coupe vent. C'est seulement de la neige fondue en microgoutellettes, et je ne me serais pas couvert en temps normal, mais je joue la sécurité. Finalement, ça passe bien, je n'ai pas chaud, je n'ai pas froid, et je continu dans la neige, sur le chemin bien moins damé/tracé qui mène à la cabane du Bachasson, sur le parcours de l'autoroute col de Porte - Sommet de Chamechaude.

Brrr :-) on ne passera pas au sommet !

Ça patine un peu, quelques passages à flan de pente à 40% sont un peu délicats mais ça passe. Une petite glissade sur un endroit de ruissellement de fonte de neige me fait dévaler 3m sur le ventre, mais je ne perd pas de bâton, tout va bien :-)

Après le Bachasson, c'est clairement plus la même chanson. Ouai t'as vu garçon, j'ai fait une rime en ont ! Tu crois qu'si j'continuons j'pourrais gagner du pognon ?

Y a plus des masses de traces. Quelques restes de ski de rando, ou de passages de cervidés.

Je remarque quelques marquages du GR qui mène à St Hugues sur les arbres, mais je fini par le perdre. La neige est moins croûtée aussi, et comme elle n'a pas été pratiquée, je m'enfonce plus, parfois jusqu'au dessus du genou. OK, un petit bout de raid neige/orientation. C'est parti ! Je continu dans la direction de St Hugues, en prenant la pente comme elle me semble la plus abordable. Après quelques dizaines de minutes d'effort d'attention en plus d'effort physique, je reconnais le chemin, qui dans sa partie basse a pas mal de troncs d'arbres qui ajoutent des obstacles rigolos. J'avais bien aimé l'été dernier, lors d'un passage en trek. Je peux me remettre à courir un peu. Mais un peu plus bas, je m'enfonce beaucoup trop dans la neige, et je ne sais pas où se trouve le chemin, qui longe le ruisseau. Il est à 5m ou à 50cm, mais je ne suis pas dessus, de toute évidence. Bon, c'est pas grave, il y a le ruisseau. De toute façon, j'ai déjà les pieds trempés depuis longtemps. Pas que les pieds d'ailleurs, le short a goûté lui aussi au popotin dans la blanche quelques fois. Je descends donc par le ruisseau, jusqu'à croiser la piste de fond, qui relie le col de Porte aux Egaux.

La balade sur la piste de fond est un régal. Je peux courir, et je ne m'en prive pas. Il faut dire que tel un valeureux étalon qui aurait reconnu l'approche de l'écurie, j’envoie un peu plus de pâté avec en tête des idées de miam et de glou glou.

Ravito dans 2km.

Ben ouai, tu croyais que j'allais partir en autonomie complète, complète ? T'y es fou toi ! LES LIPIDES !!!

Le premier fail

Oh oui, oh oui, c'est les Egaux, je reconnais ! un peu de bitume, hop, là ça tourne à gauche, ça descend, puis ça sera à droite puis à gauche et j'arriverais à la Cabine ! Je sais pas de quoi je rêve, mais c'est onctueux, c'est gras, ça chatouille le gosier et j'en flatule d'avance.

Il fait déjà bien noir, bien sur, mais j'y vois encore suffisamment clair pour écouter ma flemme qui me dit que je sortirais la frontale au ravito.

Quelle connerie ! Je vais croiser une bagnole... Je me sers un peu plus à gauche... Et c'est le drame ! Un gros trou sur le bas côté, je me pète misérablement la gueule juste devant la bagnole, qui s'était bien mise au milieu de la route pour ne pas me transformer en galette de traileur sauce booster et camelbag. Physiquement, j'ai rien. Un genou et une paume qui ont effleuré, ça passera en 10mn, que dalle. Je suis tombé sur ma gourdasse de citron-rapadura qui s'est ouverte, oups j'ai perdu mes vitamines antioxydantes calorifiées, mais ça m'a certainement sauvé le genou.

Par contre j'ai nické mes lunettes neuves. Elles auront tenue 4j. Bravo seb...

Le second fail

Tout honteux, je reprends piteusement la route après avoir rassuré le conducteur. Arrivé devant la cabine, c'est la grosse loose: c'est fermé. W T F.

- pause publicité - www.lacabine.fr/ - Si vous passez dans le coin, faites y un tour, c'est franchement bien ! J'ai eu l'occasion de discuter avec le cochef-cuistot, qui est super sympatoche, et ils font des trucs super bien, comme des fondues aux cèpes. - fin de la pub -

Mais merde, là pour le coup z'ont pas assuré :p

Bon, il est environ 20h. St pierre est à 4 bornes. Et dans ma tête l'idée de me ravitationner en gras est bien ancrée, depuis que j'ai bien compris comment ça marche l'ultra trail avec les conseils lus sur le net, et puis que j'ai déjà bien donné dans la neige alors une petite pose s'impose ! J'ai bien mon "gâteau du sport" fait maison chocolat - myrtille - miel sur moi mais là je veux un vrai ravito, merde.

Alors j'envois la cavalerie sur le bitume. Pas L'éclaireur à fond les ballons, non, en mode cavalerie en formation quoi. Tout le monde, même moi, sur un rythme bien régulier, le pas décidé, nous nous dirigeons sans peur et sans reproche vers la boustifaille qui se trouve forcément quelque part à St pierre. Mais il faut faire vite, pasque à 9h dans un tel bled, vas plus y avoir masse de possibilités.

Le ravito

Mon estomac est soulagé d'apprendre que la Pierre chaude est tout à fait apte à me servir de ravito. Je tranche un peu avec le cadre et les autres personnes attablées, avec mon accoutrement booster/short/coupe vent bleu criard. Mais ça ne m'empêche aucunement de commander fissa une assiette de charcut', des diots/patates, un demi litre de côte du Rhône, une glace arrosée de chartreuse, un double café et une chartreuse. "Pour la route", parce qu'elle est encore longue, j'ai fait que 30km.

Je regarde la carte entre deux plats, et à la fin je discute avec les autres, qui sont tous du coin. Je n'avais pas étudié le parcours avant, et à regarder la carte et à tailler la bavette avec eux, je me rend compte que mon itinéraire imaginé à la base est bien trop dangereux: le GR9 a un passage à découvert à 1900m d'altitude, après la cabane de Bellefond. Et je ne suis pas équipé alpinisme, là. Les alternatives ne sont pas nombreuses... Ca sera la route. Au moins jusqu'aux déserts, où je tenterais de prendre le GR96, que j'ai déja parcouru en été pour me rendre au Granier.

Je reprendrais bien un peu de désert

Je sors du restau en forme, et prends la route pour les entremonts en trottinant vigoureusement. J'ai la possibilité après le col du Cucheron d'emprunter une piste de fond sur quelques bonnes centaines de mêtres, quelques passages sur chemin aussi, le long de la route. Le reste n'est que bitume, mais pour le moment ça se passe. Le calme, la sérénité de la nuit, et de la fine neige fondue qui tombe doucement sans discontinuer m'envahissent.

Les chouettes hulullent, le traileur passe.

Je me mets à rêver que j'apporte le petit dej à une récente connaissance qui se trouve ce week end sur les hauteurs de Chambéry. A peine sorti de table, je n’oublie pas l’entraînement et les réflexes ultra: lipides ! Ce sera un rêve tout debout d'une bonne partie de la nuit. Des pains au chocolat... oh oui, des pains au chocolat...

Les kilo(mètres) s’enchaînent et je me retrouve peu ou prou à devoir faire un choix entre le col du Granier ou le Désert d'Entremont. Ben le GR96 c'est aux Déserts, hein. La pointe de la Gorgeat, tout ça, après tout shuss chambé quoi.

Pourtant je sais bien que des déserts, que ce soit au pluriel ou au singulier, y'en a des caisses en montagne (et peut être même particulièrement du côté de chambé...). Mais que veux tu, cher lecteur, je suis un gros flammard qui court depuis des heures et qui à défaut de suivre des rubalises, suit les panneaux sans trop se poser de questions.

Je me retrouve donc au Désert d'Entremont, soit la station de ski d'Entremont-Le-Vieux en période hivernale. Et au cas où vous vivez en Guadeloupe, comme l'autre Thierry du Ventoux du dernier récit, ben devinez quoi, c'est actuellement encore la période hivernale, disons qu'il y a plus ou moins encore de la neineige. Je me rend compte quand ça tourne sec pour repartir vers le sud que c'est pas vraiment la direction de Chambé. Corbel ? Ça me dit quelquechose, mais je voyais ça pas dans le bon sens...

Carte sortie, le diagnostic est clair: jsuis pas où qu'il faut pour essayer de pécho ce petit con de GR96, et encore moins pour terminer par la route. Bon, et ces deux petits GR tout mignons, là, ça fait deux possibilités pour rejoindre le GR96 non ? Il est 2h du mat, on a le temps !

Tourisme

Aller, chiche, on avance un peu dans les traces de ski de fond pour voir si on trouve. Mes accompagnateurs sont d'accord avec moi, nous nous élançons donc, gais lurons que nous sommes tous, dans les traçounettes des skieurs. Dès que c'est du faux plat descendant ou de la descente, c'est un régal de dégourdir les patounettes sur le crissement de la neige qui ne reflète guère plus que la lumière de ma frontale, le ciel étant toujours bien couvert.

Je m'apperçois vite que ça ne mène pas à la possibilité n°1. La deuz' ? Jsais pas, continuons pour voir. Tout le monde est là ? ça va ? Go ? Go!

Bon, c'est pas la deuz non plus. Visiblement, c'est une boucle pour skieur de fond qui revient vers le Désert. Bravo seb. T'es surpris ? Boarf, non, mais quoi, c'était du tourisme, non ?

La flemme de chercher comment revenir sur la route sans faire de détour alors que des barbelés et un ruisseau me barrent la route. Je fais attention à ne pas m'arracher une jumelle sur le métal affûté, et traverse les pieds dans l'eau. Le bain de pieds à 4h du mat', c'est surprenant, mais c'est efficace pour repartir.

L'interminable fin finale difficile à achever

Aller, stop le tourisme, on est là pour envoyer, merde. Direction col du granier ! Et descend moi ça plus vite que ça ! Je redescends donc à Epernay/Entremont-Le-Vieux pour récupérer la route qui va bien pour le col du Granier, avec une non-vue spectaculaire sur un Granier caché. Je ne me suis pas alimenté depuis le restau, je prends un peu de mon gâteau, mais j'ai pas faim, pas envie. Je commence à fatiguer un peu, et comme je ne suis pas en mode course, je ralenti. Le bitume n'est pas agréable, mais pour le moment ça passe. Arrivé au col, je relance et dévale 2/3km a bon rythme, puis sent que ça tape un peu et reprends la marche. La descente devient infernale. Les adducteurs tirent un peu la gueule, mais c'est léger. Les quadris, de même. A chaud ils pourraient continuer, mais en refroidissant avec la marche, ça tire. Par contre, les pieds... Putaing, les pieds. Le bitume les a détruit. Faut dire que mes félines sont des ballerines à crampons. Peu d'amorti, c'est vraiment pas fait pour faire de la route. Aie aie aie. Les 13 derniers kms sont marchés ou trottinés sur des œufs. En passant dès que possible sur le bas côté pour avoir un peu d'herbe, un peu de boue, un peu de gravier...

Le jour a le temps de se lever tranquillement, et j'arrive à Chambéry accompagné du gazouilli matinal des pioupious joyeux.

Impensable d'apporter le petit dej comme rêvé toute la nuit, c'est seul, fatigué, souffrant, errant comme une âme en peine que j'enfourne 3 maxi pains au chocolat et deux double expressos dégueulasses sortant de la première "boulangerie fast food" venue (pour la pub: la panière, c'est vraiment de la merde - je te félicite pas dans ton dernier choix de ravito, seb).

Les chiffres: 80km, 3400mD+ seulement, un peu plus de 14h de déplacement environ sur 18h gare à gare.

Les mots: Une expérience unique de par les imprévus (je suis coutumier du fait mais ça n'en reste pas moins unique :-)), la distance (44km) et le temps d'effort en solitaire ( ~9h) jusqu'ici inégalés, les conditions de neige et de nuit, les chouettes, les divagations, et les refroidissements de l'esprit les pieds dans l'eau froide gomment la déception d'avoir dû emprunter le bitume sur environ 40km et la souffrance des pieds sur les 15 derniers.

(Note sur la récup: le lendemain ça tiraille à deux trois endroits mais j'appellerais même pas ça des courbatures tellement c'est faible. J'ai tellement peu envoyé que je n'ai pas cassé de fibre. Les pieds ne sont plus douloureux).

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