Montagn'hard 100 - edition 2016

Ma "balade" Montagn'hard 100 (tronquée)

Dans un récit, il faut faire des choix. Je ne peux placer chaque détail de ce week end de folie, et de la préparation classiquement chaotique de la balade. Certains savent que j'ai découpé ma chaussure gauche car je traînais une bursite pré-achiléenne depuis quelques semaines. Je ne rentrerais pas dans les détails: l'astuce a bien fonctionné et mon talon n'a pas souffert. D'autres connaissent ma persévérance dans la préparation minutieuse, notamment diététique, d'un tel challenge. Qu'ils se rassurent également, le fromage et la charcuterie Bauju, ainsi que la bière Belge, ont fait partie intégrante du plan d'entrainement préconisé par mon entraîneur. J'étais présent à la grande pasta party kikouresque au Schuss, l'occasion de discuter avec de nombreux kikou, dont Jacques que je croise moins souvent que Laurent, parfaire l'hydratation pré-course avec deux pintes, servies par une charmante future bénévole aux Tappes.

Quelques heures avant l'échéance, j'ai la surprise de recevoir un excellent cadeau clin d’œil de la part de Fabien, rencontré quelques semaines auparavant. Un dossier informatif sur l’absinthe, soulignant une référence que j'avais cité alors en trinquant avec lui, "la santé par les plantes" (j'invite d'ailleurs ceux qui ne connaissent pas ce sketch de découvrir ce bon moment d'humour dauphinois avec Serge Papagalli. On y parle de... Chartreuse bien évidement !), accompagné d'absinthe et d'abricotine, alcool local du Valais.

Fabien, merci. Quel beau geste. Ma récup' est assurée ! Je peux me plonger sereinement dans la sortie du jour: la Montagn'hard.

Je m'étais inscrit tôt sur cette petite coursette (un méchant parcours de titan, ouai, mais c'est plus mignon avec un terme féminin en ette, comme belette, bichette, pepette, kekette...), sans trop d'idée de la teneur de l'objectif à l'origine. Alors que je privilégie maintenant les OFFs, il faut bien de temps à autres profiter des super événements organisés.

Trying to break away from running
With the pack
But they ain't listening so you've
Gotta go back

Avec d'autres choses prévues dans le mois de juillet, et un vrai gros objectif fin août, avec cette fois la décision de faire réellement la course - jouer la compétition - sur l'Echappée Belle - à peine terminée ras les barrières horaires sur les rotules l'année passée - la Montagn'hard faisait plutôt office de très belle entrée plaisir dans le menu gastronomique de l'été. Une réunion entre kikous, un bon moyen de déconner, dans un super coin, et brûler les cuissots sur la longueur en préparation de la suite.

L'édition précédente, je finissais mon premier 100 bornes en un an de pratique, en terminant dernier de cette Montagn'hard, au prix d'une très grosse fatigue par la suite. J'espérais bien faire mieux cette année...

I'm coming back I will return
And I'll possess your body and I'll make you burn
I have the fire I have the force
I have the power to make my evil take its course

Je n'ai pas fait mieux. Je n'ai pas fait moins bien non plus. J'ai fait différemment.

Avec quelques échéances à vraiment très court terme, dont je suis en plus l'organisateur, je ne pouvais me permettre de jouer la compétition jusqu'à l'épuisement sur cette course. Et pourtant, je n'en suis pas passé loin.

J'avais annoncé un départ rapide pour rejoindre le Bagnard à Tré la Tête pour picoler une bière ou deux en discutant au soleil. Laurent-Arclusaz avait annoncé sa présence là bas, raison de plus pour y rester palabrer. J'aurais terminé en "mode balade" après cette pause plaisante.

C'est ainsi qu'à 5h du matin, après le debrief d'Olivier et du chef-baliseur, je lâche les chevaux. 5 jours sans courir, sans sport, j'avais les ongles des doigts de pieds qui griffaient le sol.

Cause at 5 o'clock, they take me to the "highest peaks"
The sands of time for me are running low, yeah!

Les dernières secondes s’égrènent rapidement, scandées par Olivier au micro, et la meute est lâchée: ça part vite.

Run to the hills, run for your lives
Run to the hills, run for your lives

Et pour ma part, à mon faible niveau, on ne peut s'y tromper: je suis en forme, malgré mon 100 bornes en solo en autonomie 16j avant, et j'envoie du bois.

Je me fais la réflexion que c'est bien rapide comme début alors que j'ai Luca Papi en visuel un peu avant le premier ravito. Mais qu'importe. Je vais à Tré la Tête. Faire la bise aux Laurents, je n'espère pas tenir ce rythme sur 107 km.

Fly, on your way, like an eagle,
Fly as high as the sun

En parlant de ravito: je me force cette fois ci à faire des arrêts éclair. Entraînement à la compétition oblige.

L'orage éclate et si les éclairs et le bruit du tonnerre ne m'enchantent pas, la pluie qui commence à tomber me fait du bien. De toute façon, la vue est bouchée, alors autant qu'il pleuve un peu: ça refroidi la machine.

En effet, malgré une température bien moins élevée que l'année dernière, je chauffe bien. En débardeur sous une pluie fine, un léger vent, je suis bien. Les conditions sont parfaites: j’envoie du méchant steak.

I'm running free yeah, I'm running free
I'm running free yeah, Oh I'm running free

Lorsque la pluie cesse, qu'une éclaircie se dessine, je profite des abreuvoirs, fontaines, ruisseaux pour m'asperger la tête, les cheveux, le buste d'eau fraîche. Je porte un buff (kikourou bien sur !) sur la tête pour retenir un peu d'eau. Les coureurs autour de moi portent tous une veste lorsque je m’accroupis auprès d'un ruisseau pour refroidir la carrosserie peu avant la passerelle de Bionnassay. Quelques regards d'incompréhension, j'ai l'habitude. Un bravo d'un bénévole m'ennuie un peu plus: s'il savait ce que c'est gênant, de devoir gérer sa température corporelle à ce point !

Dans la montée au Prarion, je reprends JuCB et Christophe. JuCB lâche un peu et je continue un moment avec Christophe, ce qui me contraint à un ravito méga-éclair puisque celui ci est non seulement du genre plutôt rapide, mais en plus est assisté par Étienne. Mais il attaque la montée du Tricot un peu vite pour moi et je le laisse s'envoler.

Tonnerre, pluie, bourrasques, rafales de vent bien frais, le Tricot n'est pas des plus accueillant. Je porte les gants sur les derniers décamètres, ce qui doit être un peu étrange associé à un débardeur fin, mais je peux souffrir des mains en ayant besoin d'évacuer la chaleur à d'autres endroits...

La descente du Tricot est moins plaisante que l'année dernière: plus glissante, et je suis un peu sur la retenue. Je ne peux pas me permettre de casser de la fibre n'importe comment. Pause a Miage un peu plus longue: je me suis assis le temps de déguster 2 soupes. ça fait du bien par où ça passe.

Mais j'ai toujours un Bagnard qui m'attend là haut alors je ne traîne pas trop quand même, et retourne enquiller de la bosse, en compagnie d'un breton qui avance fort pendant un moment, et en croisant Arclusaz quelques longues secondes.

Le breton me lâche, je monte moins bien, et certainement prudemment quand même, les mains derrière le dos. J'ai un mauvais souvenir de cette partie, qui m'avait épuisée l'année dernière. C'est très long, jusqu'à Tré la tête. Et dans mon souvenir, la délivrance était le moment où on stoppe le dré dans le pentu pour rejoindre un sentier en balcon. Le refuge ne serait alors pas loin.

Mon cul. Il est long comme un jour sans bière, ce chemin en balcon !

Bref, je suis bien content d'arriver à Tré la Tête, faire un beau sourire - crispé au début - à Laurent qui me tire le portrait alors que j'initie la grande cérémonie annuelle du bain. Rhaaa, ça fait du bien ! l'eau est un peu froide pour le ventre, mais les cuissots apprécient !

Deux petits godets de bière pour reprendre des forces: c'est vraiment le CP magique ! Merci Laurent, merci à l'équipe de Tré la Tête !

Now give us our holy sign
Changing the water into wine
So to you we bid farewell
Kingdom of heaven to hell

Mais la météo n'est pas terrible, ça manque de supportrices en maillot sur la plage, Arclusaz n'est pas là... Et je pointe dans les 30ème. Je me suis pris au jeu: je vais continuer à "faire la course", on verra où ça me mènera. La pause aura donc été bien plus courte que prévue, et l'esprit balade n'est pas encore de la partie.

Je calme cependant le jeux dans la descente technique vers Notre dame de la Gorge, après une chute sans gravité. Merci à mes réflexes ! Mon pied gauche glisse sur une dalle et je tombe en arrière, mais me reçoit sur la paume de la main, le bras légèrement fléchi: pas une douleur. Si c'était le coccyx ou le coude, ça aurait pu être la fin du programme d'été... Ou presque.

A NDdlG, je me force à courir vers les Contamines. Compétition. Tu te rentre dedans, seb. Tu te fais violence. Bordel, que c'est dur. Que c'est long. Que c'est chiant. Mais je l'ai fait: une bonne prépa.

Démonstration s'il en est de l'effort fourni, mon premier réflexe en arrivant au ravito est de plonger la tête dans la fontaine, avant de me faire badger. Je fais un brin de cryo dedans tout en mangeant mes pâtes. Un coureur me demande confirmation que je fais de la cryo, et si ça fait du bien. Oui oui, mais je suis dans ma bulle, et reste évasif. Je comprends peu après que c'est le premier du 60km, qui aimerait probablement prendre le temps comme moi mais qui se doit de repartir vite.

Le peu d'animation - dû j'en suis certain à la météo - me permet de suivre le rythme des arrivées / départs. Et il s'agit seulement du 100km, à part le champion du 60. La première femme arrive 5mn après moi, et repars en moins de 3/4mn d'arrêt, impressionnant !

JuCB arrive alors que je m'apprête à repartir. C'est dur, surtout dans la tête. Je lui donne rendez vous plus haut, c'est un costaud, il me reprendra, c'est certain.

Difficile, cette longue ascension pour la bifurcation. J'y arrive néanmoins vers 15h30, soit environ 5h de moins que l'année dernière. Mais je ne le sais pas, car je n'ai pas de montre GPS (je l'ai oubliée, alors que j'ai deux jeux de piles de rechange), et je ne regarde pas le téléphone: ne pas savoir me va finalement très bien.

Je commence tout de même à accuser le coup, même si je n'ai aucune hésitation à la bifurcation. Je prends le temps au ravito qui se trouve 500m au dessus, et me fait rejoindre par JuCB, qui a clairement le moral dans les chaussettes, et m'annonce qu'il bâche aux Tappes, soit le prochain ravito.

Je ne le contredis pas, et le laisse sur place quelques instants en reprenant ma route pour le Mont Joly: il me rattrapera bientôt. C'est en effet bien le cas, et il me dépasse dans l'ascension du tas infâme de rochers et de caillasses ravinées qui se nomme le Mont Joly.

Et c'est pa jo-jo, là haut: brouillard épais, rafales de vent froid. J'ai enfilé mes manchettes et mes gants, et c'est sauve-qui-peut, ne pas traîner dans un tel endroit !

Julien m'attend un peu sur le Joly et la crête, et je fais de même dans la descente vers les Tappes, qui s'apparente à un remake d'Holiday on ice. Enfin, on mud. Une ou deux chutes sur le cul, sans gravité, et beaucoup d'énergie perdue, mais rien de catastrophique.

Les quelques mots que j'ai soufflé à l'oreille de Julien distillent tranquillement. Pas d'argumentation dans un sens ou dans l'autre: je lui est simplement conseillé de repenser sa décision d'abandonner, et de ne pas s'arrêter sur un choix effectué trop tôt, avec un moral sous la pluie, alors que les Tappes est un super ravito où il est possible de faire une pause longue et de se remettre bien d'aplomb. Qu'il fasse un choix, mais pas un choix qu'il regretterait le lendemain.

Nous arrivons donc ensemble, avec au moins une certitude: une bonne pause, manger, changer de chaussettes... Et s'est installé un peu naturellement l'idée que nous allions repartir ensemble, voire terminer ensemble. Sans le verbaliser.

Mon numéro de dossard ? Ah non mais je n'ai pas de sac d'allègement.

I'm not a number, I'm a free man
Live my life where I want to
You'd better scratch me from your black book
'Cause I'll run rings around you

Julien se fait masser, alors j'y passe aussi, ce qui me délie les jambes momentanément: je suis sujet aux contractures. Pas très importantes, du genre crampes, mais plus insidieuses, de celles qui sont rarement douloureuses, mais empêchent de plier les jambes. Merci aux kinés !

Malgré tout, ce ne sera pas efficace sur la durée: quelques minutes après que nous ayons repris la route, les contractures reviennent. Mais, plus important encore, j'ai fait l'erreur stratégique de la sortie: j'ai changé de tshirt aux Tappes.

Thsirt compressif MC noir, buff au cou et manchettes pour attaquer la descente à Notre Dame de la Gorge, ça passe bien. Mais lorsque l'on reprend l'ascension vers le col de la fenêtre, c'est une tout autre histoire. Les manchettes baissées et le buff relégué à un ornement du poignet empêchent une perte de chaleur au niveau des poignets, et ayant changé de tshirt, je m’interdis de me tremper les cheveux, visage et buste pour rester au sec.

Bien sur, je ne resterai pas au sec bien longtemps. En essayant de suivre Julien dans cette situation, j'ai le cardio qui explose, malgré mon rythme au métronome, mains derrière le dos, et ai des gouttes de transpiration qui ruissellent sur le visage. J'aimerai claquer des doigts et me retrouver un moment sur la crête du Joly, me prendre une grosse rafale d'air frais dans la gueule.

Julien tente de m'attendre, j’essaie de le suivre, et tout ça ne fonctionne pas. J'aurais du m'arrêter, redescendre le palpitant, remettre le débardeur léger, me verser de l'eau sur la gueule. Mais j'ai continué ainsi un moment, avant que Julien accepte de me laisser en arrière, en m’annonçant qu'il m'attendrait au Bolchu.

Le pauvre, il m'a attendu longtemps. J'ai oublié d'écouter mon corps et celui ci me le rend bien: gaz des deux côtés, remontées acides, plus envie de boire, mon gel sucré passe pas... Pause technique entre deux feuillages, mais je ne suis pas sorti d'affaire. Les jambes sont vidées, douloureuses.

C'est la panique dans mon petit corps.

Mais pas dans la tête. L'ascension est interminable. Mais j'y arriverais un moment ou un autre. La descente au Bolchu, marchée, est bien plus longue qu'elle ne l'est réellement. L'arrivée au ravito, saluée par une foule de bénévole en délire, un soulagement.

J'ai besoin de m'allonger, et par chance, j'ai un lit à ma disposition dans la tente principale. Je peux alors profiter de la très bonne ambiance bruyante qui règne dans ce coin perdu. Les bénévoles, aux petits soins, me préparent soupes et thés sucrés. Mes quelques blagues provocantes font rejaillir les souvenir de l'année dernières, alors que mon prénom est déja bien connu: Julien s'inquiétait de ne pas me voir arriver, et quelques bénévoles étaient partis faire les cents pas en attendant un "seb". J'ai envoyé Julien finir seul avec ma bénédiction, et dans mon état du moment, la seule différence avec l'année passée, c'est mon heure de passage :-) Tout autant démonté, j'assiste au défilé de coureurs qui sont mieux portant et repartent affronter le Beaufortain.

Si le gâteau au chocolat de l'année dernière n'a pas été renouvelé, j'ai droit cette année à deux autres délicieuses confections: merci les filles !

23h passées, il est temps de reprendre le sentier. Et d'affronter l'enfer Beaufortain. Collant extra fin, manchettes relevées, buff au cou et veste de pluie avec capuche, je me plonge dans la nuit noire, seul. Je dois être un des derniers à être reparti seul, les équipes ayant reçu la consigne de ne laisser repartir les coureurs que par deux minimum afin d'éviter les accidents dans le brouillard épais par la suite.

I am a man who walks alone
And when I'm walking a dark road
At night or strolling through the park

When the light begins to fade
I sometimes feel a little strange
A little anxious when it's dark.

Heureusement, le coup de cul de 400m de dénivelé n'est pas un raidar, et ce serait même assez roulant à l'échelle de la course, dans d'autres conditions. Mais là, j'ai le temps de vagabonder dans ma caboche, ça va bien plus vite que sur le terrain.

Je me dis que Bubulle va me reprendre. Ce serait cool, on pourrait tailler le bout de gras. Mais d'un autre côté, il ne survivrait probablement pas à mon rythme d'escargot, grâce à sa technique pic-pic de marcheur du dimanche très efficace...

La panique corporelle est toujours assez présente. Je fais quelques petites pauses techniques, aux résultats peu convaincants, et je pisse tout ce que je bois. Donc je bois peu. Le cercle vicieux est bien enclenché et la pause au Bolchu n'aura pas suffit à rétablir ce désordre monumental.

Je suis seul, j'ai mal, j'ai froid. Et pas d'autre choix que d'avancer. Pas de soucis, je suis plus entrainé à celà qu'à faire la compétition. Mais c'est loin d'être une partie de plaisir.

How long on this longest day
'Til we finally make it through
How long on this longest day
'Til we finally make it through

Arrive enfin la descente, ce gros névé tant redouté par la plupart des coureurs. Plus tôt et en meilleure condition, ça m'aurait, je pense, amusé. Ce ne fut pas le cas. Ce ne fut pas non plus une épreuve redoutable: il fallait passer là, alors je suis passé là. Ni plus ni moins. Pas impressionné, mais pas spécialement à l'aise non plus, j'ai fait un mix de ski, de zig-zag "sur les carres" et de planté de talons.

Finalement, ce début de descente met de l'animation, il réveille, il est une délivrance dans un moment à peiner. Il empêche de penser kilomètre. Temps. Ravito. Il est là, et se suffit à lui même. C'est une invitation à décrocher de ses calculs.

Plus embêtant, plus bas, alors que le profil est plus plat, il est plus difficile de suivre le balisage.

En regardant avec connivence un conifère qui peut rien y faire, cherchant l'illumination divine de la sainte balise, bénie par les centaines de lumens que ma frontale s'évertue à déployer dans un large faisceau, je m'exclame:

"Je dirais même plus, c'est la merde"

I left alone my mind was blank
I needed time to think to get the memories from my mind
What did I see can I believe that what I saw
That night was real and not just fantasy

Quelques détours par ci, par là, à l’instinct. Toujours peu friand des demi-tours, je préfère adapter en "tirant à droite" si je la sens par là. Une intuition. La gueule du terrain devant moi.

Can I play with madness - the prophet stared at his crystal ball
Can I play with madness - there's no vision there at all
Can I play with madness - the prophet looked and he laughed at me
Can I play with madness - he said you're blind too blind to see

Pas de soucis, j'ai pas eu à jardiner, je devais être à 10m maximum du chemin, mais quel temps et énergie perdue !

Mais c'est loin d'être terminé. Il faut ensuite enquiller quelques kilomètres déneigés, bien mouillés, pas passionant, dans ces conditions et l'état qui est le mien à ce moment de la nuit. Je n'ai plus de notion du temps. Il y a 14 km entre le Bolchu et la Girotte. Mais je n'ai aucune idée de ma vitesse de progression, je ne regarde pas l'heure non plus. Il pourrait être minuit, 2h, 4h, avec un ciel si chargé, ça ne changerait pas grand chose.

Caught somewhere in time
Caught somewhere in time
Caught somewhere in time, oh oh

Je n'ai qu'à avancer, sereinement, si tant est que l'on puisse utiliser ce terme dans un tel cadre, vers mon objectif du moment: le ravito de la Girotte. J'ai hâte de prendre un peu de chaud, de m'assoir à un checkpoint. Je repense à ma progression misérable lors de mon ultra en solo deux semaines avant dans les Bauges. Arriver à la cabane avait fait tellement de bien. Je suis confiant, ce genre de moment un peu galère ne m'est pas inconnu. J'ai suffisament de vagabondages plus excitants dans la caboche pour patienter un peu à ce que les jambes reviennent à elles.

Mais des douleurs deviennent de plus en plus présentes, notamment au niveau des vastes internes. J'en prends bonne note.

Hand of fate is moving and the finger points to you
He knocks you to your feet and so what are you gonna do
Your tongue has frozen now you've got something to say
The piper at the gates of dawn is calling you his way

Deux panneaux retiennent mon attention, à quelques centaines de mètre d'écart, dont un peu de dénivelé négatif technique. Temps annoncé pour le barage de la Girotte: 1h10. Les deux panneaux. Merci pour votre humour. Mais je ne vous envoie pas de bisous.

Une mini bosse me fait prendre conscience que les cuissots morflent énormément. Je titube presque. Ce n'est pas la bière de tré la tête. Celle là, ça fait longtemps qu'elle donne du goût aux pissenlits. Non, là, c'est la douleur des contractures.

Je finis par arriver à la Girotte. Bonsoir !

We want information, information, information
Who are you?
The new number 2, who is number 1?
You are number 6
I am not a number, I am a free man

Number one, c'est une star de kikourou. Il ne va pas tarder à arriver.

Qu'est ce que je veux manger ? boire ?

Je ne sais pas. Je veux m'assoir, déja. Oh, et puis s'il est possible d'avoir un lit, après un peu de glou et de miam, j'ai besoin de dodow sinon je ne pourrais pas repartir.

Pas de soucis, il y a de vrais lits dans un batiment chauffé. Grand luxe. Salvateur, pensé-je. Je suis en effet frigorifié.

J'ai mis 4h20 pour parcourir 14km, dans le froid, la nuit, le vent, sans manger et en buvant peu. Là, vraiment, j'ai besoin de me réchauffer, y a des limites aux dérèglements hormonaux du viking !

Après une frugale collation, je prends donc possession d'une place en dortoir, avec comme consigne de me laisser au moins 1h pour que je puisse me refaire. Il faut repartir par deux minimum, je serai donc réveillé en fonction des arrivées, mais je veux au moins 1h.

And as I lay there gazing at the sky
My body's numb and my throat is dry
And as I lay forgotten and alone
Without a tear I draw my parting groan

Après une heure de repos allongé (mais sans dormir, il m'est impossible de fermer l'oeil !), je sens bien qu'il ne m'est pas possible de repartir. Je demande une demie heure supplémentaire. Pendant cette demie heure, je fais de mon mieux pour récupérer un peu de souplesse. Mouvements, étirements légers, petits massages.

Rien n'y fait. Dans ces conditions, finir est possible, j'en suis convaincu - j'ai encore beaucoup d'avance sur les barrières horaire - mais ce serait un finish de warrior. Comme mon finish de l'échappée belle. Je sais ce que ça coute.

Et aujourd'hui, je ne suis pas près à payer ce prix. Pour moi, surtout, égoïstement. J'ai de beaux projets pour le mois de juillet, qui vient à peine de débuter. Pour les autres, un peu. Cela foutrait mal de ne pas être à mon poste, alors que j'organise une rando/bivouac à tendance culturelle dans les Bauges le week end prochain, et un raid de 4j pour traverser Belledonne dans 10j.

Je veux, je dois marcher demain. Je veux, je dois randonner samedi, en portant des bouteilles de vin, de la charcuterie et du fromage à s'en faire péter la sous-ventrière. Je veux, je dois, emmener le petit Rémi au pleynet déguster une bière, et accompagner Laila et André jusqu'à Vizille. Je veux, sans engagement, bouffer du Beaufort à l'UTB une semaine plus tard.

Alors j'arrête ici. Sans aucun regret. L'esprit on ne peut plus tranquille. ça n'a pas été tempête sous crâne. En arrivant à la Girotte, il m'était impensable d'abandonner. Le repos allait suffire.

Mais non. Je suis venu faire une belle balade, et elle l'a été. Je ne me suis jamais senti aussi libre dans un cadre non-solitaire, de ne pas aller au bout des choses.

J'ai été foutrement raisonable. Je veux dire, plus que d'habitude encore.

Je suis pleinement satisfait de cette sortie. Vraiment. Ce n'est pas une vague tentative de consolation.

J'ai testé les ravito-éclair ou au moins la réduction du temps d'arrêt. ça n'a pas été difficile finalement.
J'ai appris encore au dépend de la qualité de la prestation que la gestion de la thermorégulation m'est essentielle.
J'ai découvert que j'étais capable de courir sur du plat urbain chiant à crever au beau milieu de la course, avec plus de 45km dans les cannes.
J'ai envoyé du steak de pur sang Arabe tant que JE le voulais, et pouvais. Méga gros kiff, j'en bande encore.
J'ai croisé plein de kikou et de gens sympa, et j'ai une nouvelle photo bien marrante pour mon profil fessedebouc. Au fait mon 06 c'est...

Un grand respect pour tout les organisateurs, secours, bénévoles, participants, suiveurs... La MH, c'est un truc de taré. Et c'est bon, d'être taré, ne trouvez vous pas ?

They dared to go where no one would try
They chose to fly where eagles dare.

Aller, faut une fin à tout. Même à ce récit qui fait pleurer dans les chaumières. Avec un peu de chance, la deuxième mi-temps recommence à peine. Enfin je ne sais pas, j'aime pas le foot, j'ai pas la TV, et j'ai deux ballons de foot à la place des pieds, ça me suffit pour ce soir.

Pour ceux qui n'auraient pas l'oreille métallique, ce récit fait de nombreuses références à des chansons d'Iron Maiden. Non pas que la Montagn'Hard soit à comparer avec un instrument de torture des plus nauséabond ! J'ai eu l'idée en apprenant la non-participation de Trinouill à cette coursette. Blessé, ce ne sera que du vélo pour cette année, alors qu'il aime beaucoup la Montagn'Hard, et que c'est probablement sur l'édition 2015 que je l'ai croisé, même si je n'en ai aucun souvenir (comment ça j'étais défoncé ?). Il se trouve que le bonhomme est fan de cet excellent groupe de musique toute douce. Un récit clin d’œil pour toi, David, pour te faire patienter ;-) !

Je n'ai jamais bien compris le fait de courir "pour quelqu'un", comme certains l'annoncent pour "venger un abandon d'un(e) ami(e)", ou pour de grandes causes, telles qu'humanitaires. Certes je comprends l'aspect pratique pour une association de gagner ainsi en visibilité, mais en tant que coureur, je n'imagine aucune hausse de motivation de penser à un proche blessé, un abandon, ou un moyen de sauver, si ce n'est le monde, quelques malades. c'est ainsi, j'en suis incapable. Je cours pour moi, de façon égoïste.

Je n'ai pas couru pour toi, Trinouill. Par contre, j'écris pour toi. Et pour toi Fabien. Et pour tout ceux que ça peut faire rire, pleurer, sourire, grimper, patienter...

We're blood brothers.



Merci à Jacques Jpoggio, Elisabeth Bubulle, Laurent L'Bagnard, Jay Jérôme Verdier pour les photos !

  • Préparation

  • Pasta party au Schuss

  • Je fais le con en voyant Elisabeth (Madame Bubulle)

  • Ravito express !

  • Arrivée à Tré la Tête: à moi la bière !

  • Sourire crispé au Bagnard :p

  • Ravito express à Tré la Tête

  • La grande cérémonie annuelle du bain

  • Avec Julien a Notre Dame de la Gorge, avant que je n'explose dans la montée au col de fenêtre

  • Grand debrief de course avec Bubulle

  • Dans ma loge... place à la récup ! Merci Fabien !

  • Récup sovoy-vallaisanne !

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