Ultra Tour du Beaufortain 2016: merde, j'ai fait tomber mon marteau !

Préquel

L'UTB, j'en entends parler depuis que j'ai commencé la course à pieds. Chirov m'en avait parlé dès 2014, et en 2015 de nombreux commentaires, avis, anecdotes, lues ou reçues oralement me confortent dans l'idée que j'y participerais bien un jour. Je ratrappe d'ailleurs un multi finisher le jour de la Saintélyon, alors que nous remontons le parcours à contre sens pour croiser nos amis respectifs sur le parcours, qui ne tarit pas d'éloge sur l'organisation et le parcours de l'UTB.

C'est décidé: le 1er janvier à midi, je serai devant mon ordinateur, prêt à faire couiner le mulot.

Le mulot couine, la CB aussi, le paiement ne passe pas.

Je sais que le grand manitou de l'organisation, François, préfère les solutions à l'artisanale plutôt que la grosse usine à gaz industrielle, c'est tout le concept de l'UTB. Ne trouvant pas de bout de papier pour écrire un mot accompagnant mon chèque, je me rabas sur une photo d'un paysage de Laponie suédoise, prise lors de mon trek en solo du côté d'Abisko.

Réponse par email: chèque bien reçu, je ne suis donc pas d'Armorique (référence à une discussion sur l'UTB sur Kikourou) mais un homme du nord.

Connaître ses coureurs fait partie du plaisir de l'organisation d'un tel événement pour François. L'impression de faire partie d'une grande famille Beaufortaine, composée de bénévoles et coureurs passionnés, et non d'être un numéro, est vraiment présente.

Contexte sportivo-objectif

Je m'étais également inscrit a la Montagn'hard 100 (3 semaines avant - que j'abandonne au bout de 87km 7350mD+ après 55km à "allure course", pour pouvoir profiter de la suite de mon programme chargé de juillet), j'organisais une reconnaissance de l'échappée belle en raid "à la dure", en dormant en cabane non gardée ou à la belle étoile le week end précédent... Et je n'avais rien trouvé de mieux qu'ajouter une sortie ultratrail en solo, en autonomie, quelques semaines plus tôt. Sur les 5 semaines précédant l'UTB, je gravis plus de 26000m de dénivelé, le tout principalement en 3 grosses sorties, la plus fatigante à 6j du départ de l'UTB.

Y a pas tortiller du cul pour chier droit: finir sera mon objectif. J'appelle ça une "balade", c'est toujours rigolo de voir les réactions face à ce terme mesuré.

Mardi je suis décalqué, courir 20km m’apparaît hors de portée. Jeudi, je ne suis pas en pic de forme, mais terminer 100 bornes en montagne m’apparaît faisable. Mon protocole de récupération personnalisé, à base de fromage, siestes, froid, sauna, massages, compression sans oublier l'abricotine de Fabien, semble être assez efficace.

Pré-départ

Je covoiture avec Jano le jeudi, histoire de passer un peu de temps sur place, de m'imprégner de l'ambiance... Parti à la rache avec un sac rempli en 2/2, je passe la nuit sous une tente de ravito du village UTB. Il pleut à partir de 6h du mat'. Depuis mon sac de couchage, je regarde la pluie tomber, sans penser aux Wampas. Je n'ai pas mon pantalon de pluie... Et je suis venu pour le paysage... Sans faire déborder mon optimisme, je ne m'affole pas pour autant. Ce sera bon de trottiner, quoi qu'il arrive.

Un petit tour de la Flegette avec Fabien/Jano, Rémy et Pierre, pour se mettre en jambes. 5km. ça pique, j'ai les jambes lourdes.

Deuxième nuit sous une tente de l'orga, qui va être courte, puisque les bénévoles commencent à débarouler à 2h. Pour une fois, je suis prêt à temps sans être à la rache. Etre sur place est pratique. Je croise quelques kikous, prends un petit dej rapide et me met en quête de Chirov. Je pensais en effet le suivre tant que possible et le lâcher quand j'exploserai. Avec son objectif de 25h, ça me laissait un peu de marge pour finir dans les 27h des barrières horaires.

Mais point de Chirov en vue. Par contre un Benman est dans le sas, et son humour et goût pour le jeux de mots, ainsi que son objectif d'aller tranquillement au bout de ce beau parcours, m'invitent à changer de lièvre.

Départ - 0" de course

Les fauves et les gallinacés sont lâchés. Un "tour pour de rire" du plan d'eau permet d'étirer le peloton. Nous nous laissons dépasser, il n'est pas question de se placer, mais de s'échauffer tout doucement.

Je ne lâche pas Benman de toute la première montée. Nous grimpons façon rando rapide, en discutant, sans essoufflement. L'occasion d'échanger un peu plus que sur kikourou, mais aussi de déconner avec un autre coureur, le fameux dossard 169, plus rigolo que les autres voisins qui ne pipent mots.

La narration de mes déboires d'organisation du off raid 4j en belledonne, reconnaissance de l'échappée belle, fait réagir un coureur, qui se présente et m'interpelle à propos de son propre projet, posté sur kikourou et qui a reçu peu d'intérêt de la part de la communauté. A creuser, je n'ai pas souvenir d'être tombé sur son post. Son projet est d'organiser une sorte de off ultratrail dans sa région, un 100 bornes avec une mise en place de ravitaillement à quelques endroits stratégiques. Son site: jecours.fr.

La longue première ascension, lentement avalée, je réalise que les jambes reprennent un peu de leur jus habituel. En tout cas, il n'est pas question de la jouer randonnée sur la partie roulante qui arrive. Je dépose le Benman, plus prudent, et accélère dans les petites bosses restantes avant le premier ravito, où je ne m'attarde pas.

La remontée fantastique - de 4h à 10h de course

C'est un peu tôt pour commencer la partie de pacman, mais je me sens bien, et sans me cramer, sans jouer la course, je trotine et grimpe plus rapidement, et reprends progressivement des coureurs. L'endorphine monte plus rapidement avec cette vitesse accrue, et nous sommes maintenant dans un environnement plus minéral, plus technique, très sympa à courir et avec de beaux paysages sous une météo plutôt agréable compte tenue de ce qui était annoncé: pas mal de nuages, mais pas une goute de pluie, et le soleil s'invite même par ci, par là.

La descente au Lac de St Guérin est bien plaisante et je la dévale prudemment tant que je peux, heureusement freiné par de nombreux bouchons, ce qui évite de me cramer.

Je commence à prendre vraiment du plaisir. Les premières vues sur le lac redonnent une injection intra-veineuse instantanée. Endorphine, adrénaline.

Turn on

Beaucoup de public est présent à la passerelle de St Guérin. Galvanisées par la beautée du lieu, les encouragements, mes jambes me portent à bonne allure et ne faiblissent pas dans la remontée en pente douce. Non, je ne marcherai pas :D ! Quelques minutes plus tard, c'est le petit coup de mou. 6h de course, ça commence à entamer même si ce n'est que le début. Je ressens la fatigue musculaire, d'ailleurs j'ai une douleur dans le quadriceps gauche, et réduis donc la voilure.

Mais le frein à main ne reste pas enclenché longtemps. Après le ravito du Cormet d'Arrêches, je me réchauffe à appuyer sur les bâtons, en essayant de mobiliser le moins possible le quadri gauche, mais retourne à la chasse.

Il faut dire que cette partie est ce qui me réussi le mieux: j'en prends plein les yeux, et plein les jambes, donc ma motivation est à son top.

Plan de la marmotte sans marmottes. Malgré mon quadri qui râle, je double Pierre. Comment ça, ça pique, l'ascension ?

Lac d'Amour. C'est putain de beau.

je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie... je ne suis qu’amour !

Sans m'arrêter, je sors le téléphone et écris un SMS plein de fautes de frappe à ma suiveuse <3. Elena s'est en effet inscrite sur kikourou et poste ses tout premiers messages sur le live kikourou de l'UTB, dont, notamment, les suivis des kikoureurs actualisés par le Bouzin toutes les 30mn et les informations que je lui transmet de temps à autres via SMS.

Cet endroit porte bien son nom, c'est superbe.

Le col à Tutu, une difficultée ? Que nenni, c'est tout simplement génial. Pierra Menta à proximité, du chemin technique et de la bosse, des paysages sublimes: c'est exactement ce que je suis venu chercher sur cette course.

Au refuge de Presset, je suis euphorique. Les kikous remontés, MiniFrank, Guiguou, Tidgi, Jano... le sont moins. Aller les mecs, c'est suuuuupeeeeer ! Un verre de blanc pour fêter ça !

Je fais la montée à la brèche de Parozan arc-bouté sur mes javelots. ça va chier ! Je réalise que cette partie du parcours est tout simplement majeure, superbe, excellente, c'est du niveau de la partie Lacs Roberts - Lac des 7 laux sur l'Echappée Belle en terme de qualité de l'ambiance.

Bon, la brèche de Parozan, à nous deux ! Je la dévale en m'aidant de mes bâtons pour effectuer les virages et freiner un petit peu, alors que je ramasse la moitié du Beaufortain dans mes chaussures.

C'est un kif monstrueux. J'ai oublié ma douleur au quadriceps. J'ai oublié la fatigue musculaire accumulée ces dernières semaines. Je meus parmi les éboulis de roches, d'ardoise, double quelques personnes, étonnant à l'aise et frais dans cette descente très raide et technique à plus de 40km du départ.

Tune in

En bas de la descente rocheuse de Parozan, nous avons le droit à un superbe névé, déjà bien travaillé par la chaleur et les coureurs. Là encore je rattrape, je double... Les coureurs autours de moi n'ont pas l'air à l'aise. L'un se pète la gueule 4 fois de suite devant moi, alors je lui prodigue quelques conseils. Moi j'adore ce moment. Dans la première partie, raide, je fais du ski, un pied dans la trace la plus marquée, pour prendre de la vitesse, l'autre à côté pour manœuvrer et freiner. Puis je cours le dévers et la pente plus douce.

C'est passé très vite, et bientôt je me retrouve à devoir relancer, trottiner les alpages, ce qui est plus coûteux. J'ai hâte d'arriver au ravito, et alors que tout va bien et que je ne fais que doubler depuis le départ, je continue à bonne allure et commence à penser à transformer mon objectif de finir une balade en une gestion de course prudente mais ambitieuse. En effet, pour le moment, c'est la course parfaite.

Petit plaisir à 2km du ravito du Plan de la Laie: reprendre un relai, qui semble pourtant courir et ne pas être grillé. En fait j'ai la forme ?!

Au ravito, j'ai la surprise de retrouver Chirov, accompagné de Romain. Il est un peu en avance sur son plan de marche déja un peu rapide pour son objectif de 25h. Il fera moins ! Ils repartent pendant que je prends ma longue pause de mi-course, avec changement de chaussettes à la clé, ce qui me permet de vider mes chaussures qui conservent de bons souvenirs de la brèche de Parozan.

Je me gave rapidement et retourne au charbon: ascension en direction du tunnel du Roc au Vent. De gros nuages sombres commencent à s’agglomérer, et je m'exclame: "merde, on va se le prendre sur le coin du groin".

Merde, j'ai fait tomber mon marteau: 10h à 14h de course

En arrivant au tunnel, creusé dans la roche sur 1m70 de haut, sur 150m de long, et éclairé pour l'occasion par des luminions, je demande aux bénévoles si ça ne craint pas trop de l'autre côté avec l'orage qui arrive. Non, aller, circulez. Bon.

Au bout du tunnel, c'est une autre histoire. Deux nanas bouchent la sortie, je me fraie un chemin, et interpelle les bénévoles. "ça chie, là. C'est comment après ? ça craint avec les bâtons, non ?".

Non, non, répondent ils en rigolant, circulez y a rien à voir. J'ai aucune idée de l'endroit où je m'engage, et ils ont l'air bien confiants, alors OK, j'y vais. Je reçois des explications: le chemin est très étroit, c'est un peu gras, il faut vraiment faire attention à ne pas tomber dans le ravin... On peut prendre le temps de mettre des couches, il ne fait pas chaud... Il y a d'autres bénévoles, des points de contrôles bientôt. Il y a en a pour un bon quart d'heure.

Bon, rien de sorcier alors. Les explications sur l'étroitesse du chemin ne m’impressionnent pas du tout, et je prends ça pour du zèle. Si c'est 15mn pour quelqu'un d'impressionné, c'est bon, je serai vite sorti de là.

Je m'engage alors sans enfiler ma veste de pluie. Le vent, le froid, la pluie peuvent se manifester, pour le moment je suis bien. J'effectue quelques bons pas sur le chemin, effectivement étroit, mais bien plat et délimité, tous les sens en éveil, regardant le ciel, écoutant attentivement l'orage se déclencher, les bâtons à l'horizontale proche du sol.

150m après avoir quitté la sortie du tunnel, la foudre tombe au dessus de moi. Je jette instinctivement les bâtons, fais trois pas en arrière, et porte toute mon attention au dessus de moi.

Et merde. ça crépite 100m au dessus de moi. Je ne connais pas le parcours et d'après les informations des bénévoles du tunnel, je n'en ai pas pour longtemps, alors je reprends mes bâtons et reprends le chemin, courbé, m'abaissant au maximum au sol.

Retourner au tunnel n'est pas une option, plusieurs coureurs sont engagés sur ce chemin très étroit à cet endroit, et d'autres vont arriver.

Plus loin, je retrouve Chirov et Romain assis. Neutralisation par un bénévole, normalement posté sur la crête, qui est descendu. Je comprends à ce moment dans quoi je me suis fourré: le chemin emprunte la crête, puis une seconde, encore plus haute, et l'orage crible ces deux crêtes de décharges électriques.

Je m'assoie sur mon sac, pieds joints, bâtons à distance, enfile ma veste de pluie, et explique ma sortie du tunnel, que les bénévoles là bas n'ont pas conscience du danger de l'orage et qu'ils continuent à envoyer les coureurs par ici. Le bénévole, désemparé, explique qu'il n'a pas de radio...

Un groupe arrive. Ils marchent les bâtons à la verticale, comme si de rien n'était, en groupe resserré. Nous leur crions de jeter les bâtons, de s'écarter, de s’asseoir. Ils continuent de marcher. Le bénévole s'y reprends à 6/7 fois en assénant des "s'il vous plaît" criés bien fort. Dans ma tête, je les remplace par des "TA GUEULE ET POSE TON CUL SUR TON SAC". Les coureurs s'exécutent de mauvaise grâce, laissant leur bâtons trop proche d'eux, ne s'écartant pas assez les uns des autres. L'un va jusqu'à faire du mauvais esprit en demandant ironiquement s'il peut manger, tout de même.

Ce comportement m'exaspère, car au delà de ne pas respecter les consignes de sécurité de la direction de course et de prendre un risque pour eux même, pouvant engager des problèmes pour l'organisation, ces abrutis mettent en danger les copains à proximité.

L'orage s'éloigne, nous pouvons repartir. Je retire ma veste de pluie, récupère mes bâtons, et repart à l'assaut de la crête avec l'intention de filer d'ici au plus vite. Je double ainsi Chirov et Romain, et me retrouve tout devant.

Mais alors que j'approche de la deuxième crête, l'orage revient et pète de plus belle.

La pluie se met à tomber, et d'un coup la température chute d'une 15aine de degrés. Je sors précipitamment la veste de pluie. des éclairs zèbrent le ciel assombri. La foudre tombe à proximité. Position de sécurité. La pluie se transforme en grêle.

Régulièrement, une accalmie semble se dessiner, alors je reprends les bâtons et avance de quelques dizaines de mètres. Mais ça revient vite, et je reprends la position de sécurité. Alors que le chemin n'est qu'à une 30aine de mètres au dessous du fil de crête, et que je suis rejoint par un coureur, les conditions se dégradent encore. J'indique par des gestes au coureur de s’asseoir. Il jette ses bâtons et s’exécute.

Nous passons alors de longues minutes assis ou accroupis dans cette atmosphère tendue, récoltant grêle ou pluie bien froide, sans bouger. Difficile de déterminer le temps passé à se refroidir sous les coups de tonnerre et à quelques encablures des impacts de foudre. Il doit s'agir d'une bonne vingtaine de minutes a cet endroit.

Le coureur à côté de moi à parfois l'envie d'y retourner, il a l'impression que l'orage est plus loin. Mais pour moi, d'une, ce plus loin, c'est la crête que nous devons parcourir - c'est donc pas malin de courir s'y plonger - et de deux, je visualise l'orage bien plus étendu, et notamment présent derrière nous, sur l'autre versant, et frappant ainsi également la ligne de crête. Je me les gèle grave, mais c'est pas encore le moment d'avancer. Il reste avec moi.

Nous sommes finalement rejoints par Chirov et Romain, qui passent quelques minutes a cet endroit avec nous. Puis alors qu'il semble y avoir une accalmie, nous repartons.

Sur la crête, ça repète. Jet de bâtons, accroupissements... Mais là, Chirov a l'air abasourdi. Je lui demande ce qu'il y a. "Tu n'as pas entendu ?" me demande t-il, "tu n'a rien senti ? pas vu le flash qui est passé entre nous ? (Chirov et Romain)".

Non, rien vu, rien entendu, rien senti. Mais Je fais confiance à Chirov pour ça, et quand il indique que c'est l'endroit le plus dangereux et qu'il faut bouger au plus vite, je reprends mes bâtons et cours derrière lui, bâtons au sol.

Le refuge de la Croix du Bonhomme est juste là, à 500m. Pfiou, on y est. C'est une délivrance.

J'enlève mes affaire mouillées, que j'accroche dehors, mes chaussures, et mon sac, que je laisse à l'entrée, et entre avec le sac étanche protégeant mon change sec dans le refuge, qui n'a aucun lien avec la course, si ce n'est que deux bénévoles sont là pour un point de contrôle.

Mais derrière moi une cinquantaine de coureurs moins gênés envahissent les lieux avec leurs bâtons, vestes dégoulinantes et chaussures crades, et ça devient un beau bordel. La plupart sortent leur couvertures de survie. A se demander s'ils ont du change...

Je retrouve Pierre, Jano et Marat'3h. Pierre est frigorifié, et a notamment les mains engourdies. Je tente de le motiver à se changer, à se bouger, à se réchauffer. Il est perdu dans sa bulle.

Mais d'abord, m’occuper de moi. La longue durée passée à endurer le froid et la pluie et grêle sans bouger, simplement protégée d'une veste de pluie par dessus mon short/débardeur, m'a donné un sacré coup.

Je file aux chiottes me sécher et enfiler mon collant et tous mes hauts secs. On dit souvent que je joue avec le feu en voulant être trop léger, comme au (mauvais) trail de boulieu ou à Tiranges, où je n'avais emporté que mon coupe vent. Mais en montagne, je suis bien plus raisonnable que ce qu'on croit. Je profite avec délectation de la superposition de mon tshirt ML, tshirt MC compressif, et micropolaire ML accompagnés d'un buff sec pour le haut, et du collant épais et compressif pour le bas. ça valait le coup de transporter tout ça dans un sac étanche.

De retour dans la pièce principale, le bordel s'est encore amplifié, et les coureurs font un bruit monstre. Pierre n'est toujours pas changé, je lui demande ce qu'il branle. Ses affaires sont mouillées, il les a mal protégées. Aie. Heureusement, le groupe de randonneur sur la table d'à côté lui offre une cruche de thé bien chaud et insistent pour lui prêter une veste bien chaude.

Pendant ce temps, Chirov et Romain ont effectué un simple stop en bas du refuge et sont vite repartis. Maintenant, la course est neutralisée et nous ne pouvons repartir.

De grandes discussions sur les conditions subies, passées, actuelles, à venir, sur la neutralisation voir l'arrêt de la course, les décisions d'abandon ou non, ont lieux.

A ce moment, je ne sais pas quelle sera ma décision. Je me vois mal continuer plus de 10h mouillé, et je n'ai pas de pantalon de pluie. Je me suis énormément refroidi et les cuissots sont raides et douloureux dès que je me remue. Mais je prendrai la décision à la Gittaz, ce refuge n'est pas un endroit où l'on puisse abandonner de toute façon.

Nous apprenons finalement que le parcours a été adapté et que les coureurs qui étaient derrière nous vont directement à la Gittaz sans passer par les crêtes et que nous pouvons repartir, à condition de partir en groupe.

Branle bas de combat, un gros groupe s'en va bien vite, suivi du reste des coureurs en deux autres groupes plus petits, pendant que nous palabrons, Pierre, Jano, Marath, et moi. On va repartir ensemble, pas de soucis. Oui mais voilà, Jano patiente, il ne se sent pas au mieux. Après être allé gerber dans les chiottes du refuge, c'est maintenant une sensation d'hypoglycémie qu'il indique le clouer sur place encore un moment, en attendant que ça passe. Un sucre, deux sucres...

Il n'a pas une bonne tête, il est livide. J'essaie de motiver le groupetto, déjà à bouger à l'intérieur du refuge, que l'on soit réchauffés pour affronter de nouveau le froid, le vent. Le temps passe inexorablement et Jano ne donne pas de signe d'amélioration. Il répète sans cesse que ça va passer, que c'est peut être l'histoire d'un quart d'heure... Mais lui qui était chaud pour repartir une heure avant est maintenant cloué au banc, et ça ne semble pas être une bonne idée de forcer les choses.

D'un autre côté, on ne peut pas rester ici indéfiniment, et moi j'ai de nouveau la niaque d'aller au bout, maintenant que le danger est clairement passé: il ne pleut même plus. Mais en restant avec notre petit groupe - on n'abandonne pas les copaings dans la merde - je n'ai maintenant plus le choix: il va falloir que l'on reparte ensemble, et sans trop tarder.

Mais Jano ne reprend pas du poil de la bestiole. Alors pour éviter tout problème, pour lui comme pour nous, je lui propose de rester au refuge, qu'il ne prenne pas de risques. J'en parle aux deux bénévoles et nous finissons par le leur confier et reprenons la route pour la Gittaz.

Finir le boulot. 13h de rando. 10h sans aucun plaisir

Nous nous réchauffons assez rapidement, surtout après avoir passé le col du Bonhomme, et une fois la descente amorcée, je dois enlever des couches et ne conserve que le tshirt ML, remonté pour laisser le bidou à l'air. L'orage est définitivement terminé.

A la Gittaz Pierre abandonne, Marath' continue mais repart assez vite, et moi je me bâfre. ça fait 6h que je n'ai rien avalé, je dois me refaire.

Je quitte le ravito après un grand verre de rouge, qui permet de changer le goût peu affriolant qui squatte mon museau depuis quelques heures.

S’ensuit une longue et lente ascension du col de la Gittaz, sur un chemin boueux à souhait. Le jour baisse rapidement, et je profite tout de même de quelques couleurs rosées sur les montagnes environnantes.

La flemme m'interdit de sortir la frontale et j’amorce la descente suivante entre chien et loup sans inonder le chemin des puissants lumens de ma frontale. Je m'y résous tout de même à un moment, ce serait dommage de me blesser à cause d'un manque de visibilité.

Oh, du réseau ! J'en profite pour passer un coup de fil à Elena. J'apprends qu'elle a passé la journée sur le suivi live Kikourou, que beaucoup de kikous ont abandonné, et que moi aussi, je suis marqué en abandon. Ah ben non alors ! Je suis en train de marcher, j'ai encore de l'avance sur la barrière horaire, et malgré une douleur au genoux droit, qui m'empêche de courir, je suis bien résolu à aller au bout.

Avec les encouragements de ma suiveuse de choc et des kikous, je ne peux que terminer, n'est ce pas ?

En montée, je suis toujours au top. C'est plus compliqué en descente, je dois avoir déplacé un peu la tête du fibula et ça frotte sur un tendon. C'est dommage, cette partie se ferait encore assez bien en trottinant, ce n'est pas trop boueux.

Col du Joly annoncé à 2km. Bordel ce que c'est long 2km à ce stade. Ce n'est pas le coureur que je double qui me contredira. ça pue l'abandon et le "dans le dur" depuis un moment, à chaque fois que je remonte du monde.

Je cherche le plaisir, et ne le trouve plus. Mais j'irai au bout, c'est dit.

Drop out.

ça y est, enfin le ravito du col du Joly. Ne pas traîner... Et pourtant, j'y passe 30mn... Que ça passe vite dans ces moments difficiles. J'ai les cuissots tout durs, du vrai béton. M’asseoir me fait du bien. Prendre le temps aussi. Je vais repartir pour 32km avec 800m de dénivelé, un truc dans ce style. ça s'annonce horrible, en ne pouvant courir. J'ai les cuissots tout durs, mais je sens que j'aurais les cannes pour courir quand même, normalement. Mais pas question d’abîmer mon genoux.

Aller, go. 16 ou 17km à enquiller pour les Saisies. Je réattaque fort, en appuyant sur mes javelots. Il me faut me réchauffer, la chaudière s'est refroidie.

Et vite, je me rends compte que je suis passé d'un trail à un mud day. Et que c'est parti pour durer.

Heureusement j'ai encore de bons ischios et j'avale les bobosses. Je remonte du monde, et j'ai d'ailleurs l'impression d'être un avion de chasse à côté. Mais c'est long, c'est long, c'est très trop, trop long, putain de trop long.

Au bout de 6km, soit plus d'1h15, coup de mou. Je n'ai quasiment pas bu depuis le col du Joly. J'ai le bide en vrac, je lâche des rots tant que je peu, fais de l'air vomito... Repensant à d'autres moments semblables, je me dis que chier un bon coup devrait aider. Mais sans rentrer dans les détails, c'est pas la fournée du siècle, même si ça reste du "perfect".

Je n'arrive pas à boire, l'eau froide ne passe pas. 1km plus loin, je tombe sur un poste de contrôle. Les bénévoles me propose un thé bien chaud. Oh oui ! Et bien sucré ! 5cl de bonheur, ils doivent garder le peu d'eau qu'ils ont pour les suivants. Mais 5cl qui font un bien fou.

Je retourne affronter la boue. Plus que 10km pour les saisies. ça va être long, 10km de mud day à la marche. ça semble en effet être une éternité.

Peu avant les Saisies, je me fait reprendre par un papi, probablement le doyen de la course, qui a repris une bonne caisse après son coup de mou du col du Joly. Sacré bonhomme ! Je double également la benjamine de l'épreuve, une petite minette au visage enfantin, de seulement 20 ans. Elle a mal aux genoux, mais continue, sans se plaindre, seule, dans la nuit. Impressionnant, même si je m'inquiète un peu des suites que peuvent entraîner une telle épreuve pour un jeune corps comme le sien.

Honnêtement, en arrivant aux Saisies, je pense à l'abandon. Je suis crevé, j'ai mal aux jambons, un peu, au genoux, un peu, et au pieds, beaucoup. Je ne ressent plus de plaisir depuis le col de la fenêtre, quelque-chose comme ça. Soit déjà de très longues heures.

Je ne veux pas repartir au bout de 5mn si la barrière horaire est trop serrée, j'ai besoin de me refaire un peu. 10km que je n'ai pas bu.

J'arrive à 3h du mat', la BH est à 4H. Ou 4H et quelques. OK, c'est bon, je vais au bout. J'ai pas fait tout ce chemin pour rien, merde. Et puis y a un taux de finishers de 60% à respecter, pour faire plaisir à François.

Je recroise un mec qui voit qui je suis, mais moi là maintenant je ne sais plus qui il est. Trou noir. Il était avec Jacky - un bénévole avec qui j'avais déconné en prenant une bière le vendredi quelques heures avant le départ - à la passerelle de St Guérin, là il prend des news et on discute un peu. ça me fait du bien, ça me fait oublier l'état de mes pieds et me redonne un peu de niaque pour retourner niquer mes pieds sur 13 derniers km.

Je remplis une flasque de thé, vide les autres. Décidément la fin de course aura puisé dans les ressources hydriques. De retour au bercail, je constaterai une perte de 2kg.

J'attaque la montée à Bisane à grands renforts de javelots: nickel. Les dernières bosses tant redoutées par la fin de peloton sont pour moi des formalités. Le (faux) plat est une autre paire de manche. J'y perd un temps fou. J'ai mal aux pieds.

J'ai l'impression, depuis de nombreuses heures déjà, d'avoir tout le Beaufortain imprimé sous les pieds.

Des cailloux, peut être ? Mais hors de question de vider les chaussures maintenant, pas plus qu'au ravito, pas plus même qu'au col du Joly. Retirer les chaussettes maintenant ? No way !

Tant bien que mal, je parvins en compagnie d'autres coureurs à la croix de Coste, qui marque la bascule en descente toute. 10km de descente, ça va piquer. Finalement pas tant que ça, car en m'aidant des bâtons, je débaroule le sentier légèrement technique en marche a grande vitesse, si bien que je rattrape et double quelques personnes qui trottent. Comme quoi, courir n'est pas toujours nécessaire.

Je suis particulièrement à l'aise à la marche rapide dans ces chemins forestiers très pentus, et finalement la descente se passe bien, excepté les longues portions de pistes forestières et de bitume sur la fin. Mais qu'importe, j’aperçois vite Queige, et je serai dans les temps.

Je réduis la voilure pour terminer, le bitume renforçant la douleur sous les pieds à chaque pas. Une arrivée calme, au pas, sereine, mais fatiguée. En passant l'arche d'arrivée, je pose la tête contre un des montants: je suis démonté. J'ai puisé, pour terminer.

Première action après la photo finisher, qui ne doit pas rendre grand chose, tant mon enthousiasme est éteint par la fatigue et la douleur, et surtout, laissé à flotter du côté de Parozan et du lac d'Amour, retirer mes chaussures et chaussettes. Je découvre des crevasses monstrueuses, profondes.

Je termine en 26h40 dans les tout derniers, ce qui n'est pas vraiment représentatif après les événements orageux, la bifurcation officielle mise en place derrière moi, le temps passé au refuge de la croix du Bonhomme... Celà dit, je m'en contente parfaitement: après le programme que je me suis envoyé en juillet, avoir la forme d'aller au bout de cette balade est rassurant sur mon protocole de récupération et mon objectif de la fin août.

Je reviendrais sûrement, malgré les 32 derniers km, qui, vraiment, ne sont pas ce que j'affectionne. Et ça fait long. Mais l'orga est super chouette, je n'ai d'ailleurs jamais vu autant de monde en montagne: il y a des bénévoles tout partout !

Merci à eux de nous permettre de courir en toute légèreté dans ces superbes endroits. Ma prochaine sortie dans un cadre de compétition sera un double poste de bénévole sur l'UT4M: parce qu'il faut bien que ça tourne, chacun son tour ! Aux dernières nouvelles, l'UT4M cherche encore environ 75 bénévoles, n'hésitez pas à donner un coup de main ;)

  • Gueules d'illuminés !

  • Benman me prend pour un bleu-bite

  • Javelots à la main quand les bras fatiguent

  • Lac de St Guérin

  • Le col à Tutu: le kif !

  • Le petit coup de blanc au refuge de Presset !

  • Mon beau névé

  • Brèche de Parozan :-)

  • Arrivé au Plan de la Laie

  • Javelots en action

  • n était par là quand ça pétait grave. Voir de là ou la photo est prise

  • Finisher... fatigué

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